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Vote du public, 50-50 et coup de fil d'un ami

Mardi matin, tranquillement en train de rédiger mon courrier (mais pourquoi une lettre en appelle-t-elle au moins deux autres ?), téléphone :

-         Toi qui, bien que désespérément scientifique au point de ne croire en rien sauf en l'atome...

-         Le quark.

-         Hein ?

-         Deux. L'atome est dépassé, mais bon, venons-en au fait, j'ai des choses à écrire.

-         Justement, donc toi qui malgré tout, aimes écrire...

-         Précisément, là, maintenant, je n'aime plus écrire.

-         Pourquoi ?

-         Je rédige mon courrier.

-         Ah. Ben quand faut l'faire, faut l'faire. Donc, je disais...

-         Ne dis plus rien. Tais-toi.

-         Mais quoi encore ?

-         « Ben quand faut l'faire, faut l'faire » ? C'est tout ce que tu trouves à dire !

-         Ben oui. Si c'est à faire, il faut le faire.

-         Mais trouve autre chose, diantre ! Tu es avocat. L'éloquence, bordel !

-         Mais euh ! Justement, j'ai un discours à écrire, et je cherche de l'aide.

-         Donc ça te donne le droit de m'agresser de bon matin avec des platitudes de café. Et tu espères servir la même soupe à ton auditoire... je vois ça d'ici : « Msieurs-Dames, Bien le bonjour. C'est gentil de vous être déplacés de si loin par ce froid, et vous n'êtes pas venus pour rien, y aura du champagne à la fin. Mais attention ! Un verre ça va. Trois verres bonjour les dégâts. Celui qui conduit ne boit pas. Mais c'est pas tout ça, pourquoi sommes-nous réunis ce soir ? Pour parler d'un sujet d'extrême importance, bla bla bla et autres conneries pas drôles mais vulgaires ». Au mieux tu récolteras quelques ronflements, au pire une indignation gênée mais polie. Le vote du public sera unanime : dehors !

-         Tu es de mauvaise humeur.

-         Je suis d'excellente humeur. J'ai été assaillie par un nœud papillon à pois rouges, mais je vais mieux.

-         Plaît-il ?

-         Oui, à pois rouges, c'est insensé, non ?

-         Tu as encore abusé des anxiolytiques et tu as des hallucinations.

-         Je ne suis pas folle, ni droguée. Je te dis que je l'ai vu. Ce matin.

-         Les nœuds papillons ne se promènent pas seuls, surtout le matin. Même à pois rouges.

-         Il était accompagné évidemment.

-         Certainement. Plus on est de fous plus on rit.

-         J'en ai marre de tes expressions toutes faites qui me défont. Venons-en au fait.

-         Je te laisse, je ne parle pas aux gens de mauvaise humeur.

-         Mais je ne suis PAS de mauvaise humeur ! Et tu m'appelles pour me raccrocher au nez. Permets-moi de te dire que ça, ça me met de mauvaise humeur.

-         Bon, faut qu'j'y aille, c'est pas tout ça, mais j'ai un discours à écrire.

-         « Faut qu'j'y aille... c'est pas tout ça... », mais arrête ! Tu me scies les oreilles avec de telles expressions.

-         Je raccroche, par compassion pour tes oreilles.

-         Non. Tu m'as dérangée, alors que j'accomplissais une tâche d'extrême importance, pour une raison absconse. Je veux la connaître.

-         L'éloquence est-elle morte ?

-         Tu oses me le demander... Ecoute-toi et tu le sauras. La raison de cet appel minable, STP.

-         L'éloquence est-elle morte ?

-         Je ne sais si elle est morte, mais l'ennui est bien vivant. Je passe sur ton caractère itératif, mais je commence à bailler. Le sujet, STP.

-         L'éloquence est-elle morte ?

-         Avec des perroquets comme toi. Assurément.

-         C'est le sujet.

-         On n'est pas dans la merde : Monsieur Brèves de comptoir veut disserter sur l'éloquence. Est-ce que je vais donner des cours en école de secrétariat ?

-         Ah !... Voilà pourquoi tu es de mauvaise humeur...

-         J'écoute, docteur Freud.

-         Ta secrétaire est absente, et tu te tapes le courrier.

-         Je rédige toujours moi-même mon courrier. L'absence de ma secrétaire, si elle m'emplit d'inquiétude pour sa santé, ne me pose aucun problème. Non que je veuille minimiser son apport personnel à l'entreprise commune que nous menons chaque jour, mais, je te l'assure, sa maladie ne me cause d'autre souci que de la savoir affaiblie.

-         Pffffffff. Compassion, vaillance et modestie. Tout toi, ça... « Je rédige moi-même mon courrier »... Evidemment. Et moi, je rédige moi-même mes actes.

-         Non, toi, tu exploites des étudiants en droit en leur faisant miroiter une association dans dix ans, s'ils sont sages et continuent de ne pas réclamer de contrepartie financière... Quel grand honneur en effet que de rédiger pour le Maître... Celui qui explique l'éloquence aux autres à grands coups de « bonjour chez vous ! ».

-         Ne sois pas désagréable, tu connais l'état de la profession. J'exploite, mais j'ai des remords. Donc, malgré ta mauvaise humeur et le courrier en retard que tu dois taper (fait mal au vernis, non ?), m'aideras-tu ?

-         Ca dépend... Ta secrétaire tapera le discours ?

-         Non. Un étudiant, oui.

-         Envoie-le moi et tu auras ton discours. Date de l'audience ?

-         Ce soir.

-         Bien. Je garde ton étudiant pour la journée.

-         J'en ai besoin.

-         Je sais. Mais tu veux un discours correct. On fait 50-50 : tu me fais perdre mon temps, ton étudiant le rattrape.

-         D'accord.

-         Je reste ta bien dévouée.

-         A ce soir.

-         C'est ça. Et bonjour chez toi !

 

Hop ! Secrétaire malade remplacée par un étudiant sans que j'aie des remords à l'exploiter : ce n'est pas mon stagiaire, mais celui d'un ignoble esclavagiste...

Meilleure humeur.

Courrier de côté : il a des doigts, l'étudiant.

Quant au discours, dictaphone :

« Mes Chers confrères, je suis heureux de vous compter si nombreux ce soir, malgré ce froid qui nous assaille. Vous venez de loin aux funérailles de l'éloquence, je vous en remercie. Nous boirons évidemment à l'issue de la cérémonie en l'honneur de la défunte. Mais afin de ne pas déplorer d'autre perte en nos rangs, je vous saurais gré de bien vouloir apprécier la dive bouteille avec modération... L'éloquence est-elle morte ? Certains le prétendent mais nous savons tous qu'il n'en est rien... »

Vais pas me fendre d'un essai non plus ... L'éloquence d'accord, mais on est entre avocats. Ils en tous entendu parler, mais ne l'ont jamais vue...

Allez, je rattrape mon vernis.

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