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A Thomas et Laurent, à Angy, Tschok, Mick, NaB, Danthy, Sélène, Dulcinéia, Maïtresse, Natou, Athypio, Little, Charmeur, Heaven, Tartinette, J., Miss et tous les autres : Bonnes fêtes!

Certains auront peut-être relevé l'un des paradoxes de ma personnalité : je suis athée, pure et dure, et pourtant je fête Noël et la Saint-Nicolas.

Révélation : je fête aussi l'Epiphanie, la Chandeleur, et toutes les occasions d'essence judéo-chrétienne.

 

Voilà ce que c'est que d'avoir été élevée par des soixante-huitards en Moselle.

 

Avoir des parents militants entraîne certaines conséquences :

 

-         On apprend à marcher et à parler pendant les manifestations, de manière qu'à tout jamais on ne sait pas marcher au pas cadencé mais dans une joyeuse pagaille et on parle un peu plus fort que la moyenne,

 

-         On est toujours prompt à brandir pancartes et banderoles lorsqu'on croit voir une injustice quelque part et on appelle à la grève partout où on passe (en maternelle, j'ai entraîné mes camarades à quitter l'école pour manifester contre la sieste paraît-il ; en primaire, je ne sais plus pourquoi ; au collège, parce qu'on nous a fermé les toilettes pendant les heures de cours pour éviter les promenades au prétexte d'une envie pressante ; et au lycée... arf le lycée... grève des cours, c'est plus simple),

 

-         On est persuadé que la maxime parentale « Sois bonne avec le monde et le Monde deviendra bon » est vraie, et on se prend des baffes tout sa vie parce qu'on croit au mythe du bon sauvage,

 

-         On rêve d'un monde meilleur où les hommes seraient égaux et libres, mais le temps aidant, on préfère qu'ils soient égaux dans la richesse (ben oui, les soixante-huitards se sont enrichis avec l'âge, et s'ils conservent de hautes valeurs, ils n'entendent pas refaire un stage-ouvrier prochainement : ils préfèreraient que le camarade ouvrier vienne faire un stage-patron à vie...),

 

-         Etc. Je m'arrête là, car je pourrais parler des heures de mes parents communo-mao-trotsko-socialo-anarcho-capitalistes.

 

Mais être élevée en Moselle entraîne d'autres conséquences :

 

-         On vit sous le régime du Concordat : l'Eglise et l'Etat ne sont pas séparées. Attention au contresens : il ne s'agit pas d'une gouvernance catholique. Il s'agit juste d'intégrer le culte, quel qu'il soit, au fonctionnement des institutions laïques. C'est ainsi qu'à l'école les enfants suivent des « cours de religion ». Chacun va suivre les enseignements de sa confession, ou file faire des dessins chez la directrice en primaire ou au cinéma dès le collège s'il est athée. Dans ce régime, il y a donc beaucoup plus de jours fériés que partout ailleurs en France et on s'habitue à chérir les jours de fête religieuse parce qu'ils sont synonymes de bullage en bonne et due forme. Mais il faut admettre que même si les élus se sont attachés à donner à chaque communauté religieuse la possibilité d'exercer son culte, la région est de tradition judéo-chrétienne en majorité, et ce d'autant plus que les nombreuses familles qui y ont immigré aux siècles précédents pensant faire fortune dans les mines ou la sidérurgie (arf, quelle déception !) étaient généralement issues de pays eux-mêmes judéo-chrétiens tels que l'Italie ou la Pologne,

 

-         On vit donc dans un monde où l'on n'entend pas parler de luttes entre religions, car celles-ci s'exerçant dans la plus grande liberté, nul besoin de les revendiquer, et l'on découvre avec horreur quelques année plus tard lorsqu'on vit ailleurs que cette paix n'est pas générale sur le territoire français et qu'il faut choisir son camp camarade, alors que jusque-là personne ne vous a jamais rien demandé,

 

-         On grandit avec pour ligne d'horizon les usines de sidérurgie désaffectées qui rouillent en silence (et Papa en fond sonore qui vous explique combien d'ouvriers exploités y ont laissé leur santé, mais combien aussi c'est un drame de ne plus voir l'acier en fusion couler et lesdits ouvriers pointer au chômage), les mines fermées les unes après les autres (et Maman de vous chanter la complainte de la femme du mineur qui n'a jamais vu son mari refaire surface après un coup de grisou, Maman elle-même fille de mineur...), les casernes d'une ville de garnison qui se vident peu à peu, les vestiges d'une occupation allemande de trente ans, et l'habitude de côtoyer ses voisins européens sans qu'il soit besoin d'une Constitution pour cela. Un paysage si triste qu'il en est beau, dans lequel poussent aussi des villes bourgeoises et cultivées, nées des échanges intracommunautaires avant l'heure, de l'habitude que l'on a gardée depuis le Moyen-Age de considérer la frontière comme une fiction politique à laquelle on tient, certes, mais qui n'empêchera jamais d'aimer le voisin, et même souvent, de l'épouser, entre deux guerres qui, elles, laissent les champs grêlés d'obus, au point que régulièrement l'on évacue des villages entiers pour extraire les relents de l'Histoire,

 

-         On se développe donc au sein d'une société panachée, où la nounou ne parle qu'italien, à qui l'on répond en français, alors que certains de nos petits camarades parlent le polonais, le flamand, l'allemand, le turc, l'arabe ou le persan à la maison, et l'on se sent Lorrain avant tout, dans cette Babel des temps modernes,

 

-         On vit dans une région attachée aux traditions, pas vraiment parce qu'il est important de fêter Saint-Nicolas ou l'Epiphanie, surtout si l'on n'est pas chrétien, mais plutôt parce qu'au fil des siècles, des mets divers et variés ont été créés pour chaque occasion. La crise de foie, plus que la foi. Une larme me vient à l'œil rien que de penser au stöllen du jour de Noël, aux Saints-Nics en pain d'épices, aux sablés de Décembre, au calendrier de l'Avent rempli de petits chocolats (que mes parents m'offrent encore chaque année, malgré mon âge plus très tendre), aux mirabelles accommodées de mille manières pendant leur fête et distillées dans les fermes toute l'année, etc., etc., arf, j'ai faim,

 

-         On réside sous un climat continental accentué qui offre certes des demi-saisons pourries, mais aussi de beaux étés bien chauds et des hivers sous la neige ; alors on aime les grands sapins décorés (même si quelques années plus tard, on préfère mourir que d'en tuer un de plus), les batailles de boules de neiges pendant les vacances d'hiver, le chocolat chaud au retour de la ballade en forêt par moins dix et le feu qui crépite dans la cheminée,

 

-         Et l'on s'accommode de ce drôle d'accent un peu péquenaud que les Mosellans traînent, parce que vraiment, on aime grandir en leur sein.

 

Alors voilà.

Je suis athée, mais je fête Noël.

Par régionalisme.

Que dis-je : par « départementalisme », voire « municipalisme ».

 

Parce que mes parents, égalitaires, donc ne voulant pas que je sois la seule de l'école à ne rien fêter, ont décidé que c'était la fête des enfants, et que quand on vient de là-bas, on reste à tout jamais un enfant.

 

Donc : Joyeuses fêtes, les enfants !

 

Même si c'est triste finalement cette fête imposée, même si le monde continue de pourrir pendant ce temps, même si d'autres meurent de faim pendant qu'on fait bombance, profitez-en !

Je hais Noël, mais suis ravie de le passer avec mes parents.

 

Je vous souhaite le même bonheur.

 

Je sais, c'est paradoxal.

Mais bon, je ne suis plus à ça près.

Et il y aura du stöllen.

Alors faisons contre mauvaise fortune, bonnes papilles...

 

Joyeux Noël, ou Hanoukka, ou fête de je ne sais quoi !

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